Une vie excavée : l'univers envoûtant de Kaari Upson
Kaari Upson, née à San Bernardino, en Californie, le 22 avril 1970, et tragiquement emportée par un cancer du sein métastatique le 18 août 2021, était une artiste dont l'œuvre sondait sans relâche les fissures dissimulées sous la surface polie de l'identité américaine. Bien que sa date de naissance soit souvent erronément située deux ans plus tard, la trajectoire de sa vie — une quête incessante de sens au cœur du traumatisme, de l'obsession et des complexités de l'individualité — s'est déployée avec une intensité singulière qui a laissé une marque indélébile sur l'art contemporain. Ses premières expériences dans le paysage aride de l'Inland Empire, décrit par Joan Didion comme « hanté par le Mojave », ont instillé en elle une sensibilité aux courants sombres qui coulent sous le vernis de la vie suburbaine. Cet environnement formateur est devenu un motif récurrent, non seulement comme sujet, mais comme un espace psychologique irriguant l'ensemble de son œuvre. Le parcours artistique d'Upson a débuté par une formation académique à la New York Studio School of Drawing, Painting and Sculpture, avant qu'elle ne retourne en Californie pour obtenir son BFA et son MFA au California Institute of the Arts (CalArts), dont elle est sortie diplômée en 2007. C'est durant cette période que le projet qui allait définir une grande partie de sa carrière —
The Larry Project — a commencé à prendre forme.
La genèse de « Larry » : l'exhumation d'une identité fantôme
En 200'3, un acte d'intrusion a conduit Upson vers une maison abandonnée située face à la demeure de ses parents. Entre ses murs décrépits reposaient les vestiges d'une vie : des boîtes remplies de lettres, de journaux intimes, de photographies et de documents juridiques appartenant à un homme qu'elle ne connaîtrait que sous le nom de « Larry ». Cette découverte ne relevait pas du simple scénario de l'objet trouvé ; il s'agissait d'une excavation d'une identité fantôme, un portail vers un monde hyper-masculin construit à travers les fantasmes de
Playboy, les gourous du développement personnel et la poursuite acharnée d'une perfection idéalisée. L'incendie ultérieur de la maison a scellé la détermination d'Upson à reconstruire la vie de Larry, non pas comme une biographie, mais comme une étude psychologique — une méditation sur le désir, le pouvoir et la fragilité du soi. Le projet s'est étendu sur sept ans, évoluant en peintures, sculptures, vidéos, installations et performances qui ont brouillé les frontières entre fait et fiction, artiste et sujet. Upson ne cherchait pas à dépeindre Larry lui-même, mais plutôt à utiliser son existence fragmentée comme un prisme pour explorer ses propres angoisses liées au genre, à la sexualité et à la psyché américaine. Les premières étapes du
Larry Project étaient marquées par une attention presque obsessionnelle aux détails, recréant méticuleusement les objets et les environnements associés à la vie imaginée de Larry.
Élargir le langage : silicone, performance et corps
À mesure qu'Upson dépassait la phase initiale de reconstruction du
Larry Project, son travail a pris une dimension plus viscérale et troublante. Elle a commencé à expérimenter le silicone — un matériau doté à la fois d'une sensualité séduisante et d'une artificialité dérangeante — pour créer des prothèses de seins et de parties génitales. Ces formes n'étaient pas destinées à représenter l'anatomie féminine, mais servaient plutôt d'objets déstabilisants remettant en question les notions conventionnelles du corps et du désir. L'artiste elle-même est devenue de plus en plus centrale dans son travail, s'illustrant dans des vidéos et des installations où elle incarnait différents personnages, alternant les rôiment avec Larry, sa mère ou une figure maternelle. Cet aspect performatif ne relevait pas de l'expression de soi ; il s'agissait de mettre en scène des drames psychologiques, d'explorer la fluidité de l'identité et de confronter les spectateurs à leurs propres inconforts. La « poupée Larry », une sculpture grandeur nature apparue dans diverses itérations tout au long du projet, est devenue un symbole puissant de cette exploration — un objet malléable sur lequel Upson projetait ses angoisses et ses fantasmes. Son installation de 2008,
The Grotto, une réplique en fibre de verre de la piscine du Playboy Mansion, a amplifié ces thèmes, présentant des projections d'elle-même interagissant avec la poupée dans ses confins artificiels. Cette période a vu le travail d'Upson dépasser la simple investigation pour devenir une exploration profondément personnelle et poignante du traumatisme, de l'identité et des complexités de la dynamique familiale.
Reconnaissance et héritage : une voix artistique singulière
La trajectoire de carrière de Kaari Upson a été marquée par une reconnaissance croissante au cours de ses dernières années. Son exposition de 2008 au Hammer Museum de Los Angeles, dans le cadre de la prestigieuse série Hammer Projects, a permis au
Larry Project de toucher un public plus large. Elle a participé à d'importantes biennales internationales, notamment la Whitney Biennale et la Biennale d'Istanbul en 2017 — des années qui ont également vu de grandes expositions au New Museum de New York. Son œuvre a intégré les collections permanentes d'institutions renommées telles que le Whitney Museum of American Art, le Museum of Contemporary Art de Los Angeles et l'Institute of Contemporary Art de Boston. L'influence d'Upson s'étend bien au-delà de son corpus spécifique. Elle a défié les frontières conventionnelles entre les médiums, fusionnant harmonieusement la sculpture, la vidéo, la performance et le dessin en un langage artistique cohérent. Son exploration sans concession de thèmes difficiles — traumatisme, obsession, désir et psyché américaine — résonne profondément auprès d'un public contemporané aux prises avec des angoisses similaires. Elle est restée dans les mémoires non seulement pour son art innovant, mais aussi pour son intelligence farouche, son énergie débordante et son engagement inébranlable à repousser les limites de l'expression artistique. Son travail continue d'être exposé internationalement, témoignant de sa vision unique et de son héritage durable.
Collections sélectionnées :
- Whitney Museum of American Art
- Museum of Contemporary Art, Los Angeles
- Institute of Contemporary Art, Boston
« L'essentiel de la carrière d'Upson fut consacré à une seule série intitulée The Larry Project – peintures, installations, performances et films inspirés par une collection d'objets personnels appartenant à un homme qu'elle avait trouvés en 2003. »